... que vous ne trouverez pas sur l'étiquette
Vous lisez soigneusement les étiquettes pour éviter les additifs, les sucres cachés et les ingrédients ultratransformés ?
Cela ne suffira pas toujours.
Un solvant issu de l’industrie pétrochimique peut avoir été utilisé pour fabriquer certains aliments sans jamais apparaître dans leur liste d’ingrédients.
Son nom : l’hexane.
On le retrouve principalement dans l’industrie des huiles végétales, où il permet d’extraire davantage de matière grasse des graines. Mais des analyses ont également détecté des résidus de n-hexane dans des beurres, du lait, des laits infantiles et certains produits animaux.
Tout cela peut être parfaitement légal.
Et c’est précisément ce qui doit nous interroger.
Qu’est-ce que l’hexane ?
L’hexane technique est un mélange d’hydrocarbures légers provenant du raffinage du pétrole. Il contient notamment du n-hexane, la molécule la plus étudiée sur le plan toxicologique.
C’est un solvant particulièrement efficace pour dissoudre les graisses.
Il est aussi :
très volatil ;
très inflammable ;
dangereux lorsqu’il est inhalé de façon répétée ;
reconnu pour ses effets neurotoxiques en milieu professionnel ;
suspecté de nuire à la fertilité.
L’hexane n’est donc pas un ingrédient alimentaire. C’est un outil industriel utilisé au cours de la transformation.
Pourquoi utilise-t-on un dérivé du pétrole pour fabriquer de l’huile ?
Une graine de tournesol, de colza ou de soja contient naturellement de l’huile.
La méthode la plus intuitive consiste à presser mécaniquement les graines. Mais après cette première pression, une partie de la matière grasse demeure dans les résidus végétaux.
Pour récupérer quelques pourcentages supplémentaires, les industriels peuvent mettre ces résidus en contact avec de l’hexane.
Le solvant dissout la graisse restante. Le mélange est ensuite chauffé afin de séparer l’huile de l’hexane, qui est récupéré et réutilisé dans le processus industriel.
Cette technique permet :
d’augmenter fortement le rendement ;
de diminuer le coût de production ;
d’obtenir davantage d’huile à partir de la même quantité de graines ;
de produire à très grande échelle.
Sur le plan économique, le procédé est extrêmement performant.
Mais sur le plan sanitaire et environnemental, il soulève une question simple : un solvant pétrochimique a-t-il réellement sa place dans la chaîne de fabrication de nos aliments ?
« Il s’évapore » : alors pourquoi en retrouve-t-on encore ?
L’hexane est très volatil. La majeure partie est donc éliminée au cours du chauffage et de la désolvantation.
Mais « la majeure partie » ne signifie pas nécessairement « la totalité ».
Des résidus peuvent demeurer dans l’huile, dans les protéines végétales dégraissées ou dans les tourteaux destinés à l’alimentation animale.
En 2025, Greenpeace France a fait analyser par un laboratoire universitaire indépendant 56 produits alimentaires et aliments pour animaux.
Du n-hexane a été détecté dans 36 des 56 produits testés, soit près des deux tiers de l’échantillon.
Les résultats positifs concernaient notamment :
des huiles de colza et de tournesol ;
plusieurs marques de beurre ;
du lait demi-écrémé ;
des laits de croissance ;
du lait infantile en poudre ;
des tourteaux de soja et de colza ;
un échantillon de cuisses de poulet.
Cette campagne d’analyses ne permet pas, à elle seule, de connaître la contamination moyenne de toute l’alimentation française. Elle ne démontre pas non plus qu’une maladie serait provoquée par les teneurs mesurées.
Mais elle démontre une chose essentielle : les résidus ne sont pas seulement théoriques. Ils peuvent être mesurés dans des produits réellement vendus et consommés.
Des huiles conformes… mais pas exemptes d’hexane
Dans les huiles analysées, les concentrations mesurées se situaient approximativement entre 0,04 et 0,08 mg de n-hexane par kilogramme.
Ces valeurs étaient inférieures à la limite européenne de 1 mg/kg applicable aux huiles et matières grasses concernées.
Les produits testés étaient donc sous le seuil réglementaire.
Mais « conforme à la réglementation » ne signifie pas « absence de substance ».
Ce sont deux informations différentes.
La conformité indique que la concentration mesurée ne dépasse pas une limite fixée par les autorités. Elle ne signifie pas que le produit n’a jamais été en contact avec le solvant, ni qu’aucun résidu n’est présent.
Cette distinction est fondamentale.
Pourquoi l’hexane n’apparaît-il pas dans la liste des ingrédients ?
Parce qu’il est utilisé comme auxiliaire technologique ou comme solvant d’extraction.
Un auxiliaire technologique intervient pendant la fabrication pour produire un effet précis, mais n’est pas destiné à rester comme composant du produit fini.
Il n’est donc généralement pas considéré comme un ingrédient à déclarer sur l’étiquette.
Vous pouvez ainsi lire attentivement la composition d’une huile sans savoir si un solvant pétrochimique est intervenu au cours de son extraction.
Pas de mention « hexane ».
Pas de pictogramme.
Pas d’avertissement.
Pas même une indication permettant de distinguer facilement une extraction mécanique d’une extraction chimique, sauf lorsque le fabricant choisit de valoriser une pression à froid, une huile vierge ou un procédé mécanique.
Le consommateur ne peut donc pas toujours exercer un choix réellement éclairé.
Comment peut-on retrouver de l’hexane dans du beurre, du lait ou de la viande ?
Les vaches et les volailles ne sont évidemment pas traites ou élevées avec de l’hexane.
Le lien possible se situe plus en amont : dans leur alimentation.
Après l’extraction industrielle de l’huile de soja, de colza ou de tournesol, il reste une matière végétale riche en protéines : le tourteau.
Ces tourteaux sont très utilisés dans l’alimentation des animaux d’élevage.
Or les analyses réalisées en 2025 ont retrouvé environ :
20 mg/kg de n-hexane dans les tourteaux de colza testés ;
de 65 à plus de 80 mg/kg dans les tourteaux de soja testés.
L’hypothèse est donc la suivante :
les graines sont traitées avec de l’hexane afin d’en extraire l’huile ;
des résidus demeurent dans les tourteaux ;
les animaux consomment ces tourteaux ;
une partie des composés pourrait ensuite être retrouvée dans certains produits animaux.
Cette voie est biologiquement plausible, mais les données disponibles ne permettent pas encore de quantifier précisément le transfert vers le lait, le beurre, les œufs ou la viande.
La présence détectée dans un produit animal ne suffit pas non plus à prouver avec certitude son origine.
C’est justement l’un des problèmes : nous manquons de données robustes sur les résidus réels, les différentes voies de contamination et l’exposition alimentaire totale.
Les effets toxiques de l’hexane sont-ils démontrés ?
Oui, dans certains contextes d’exposition.
Le n-hexane est un neurotoxique bien documenté lors d’expositions professionnelles importantes ou prolongées, principalement par inhalation.
L’INRS indique qu’une exposition répétée ou à long terme peut provoquer une neuropathie périphérique. Elle peut se manifester par :
des fourmillements ;
une perte de sensibilité ;
une faiblesse musculaire ;
des difficultés motrices ;
et, dans les intoxications les plus sévères, des paralysies.
Chez l’animal, des effets sur les cellules reproductrices, le développement embryonnaire et fœtal ont également été observés à certains niveaux d’exposition.
Le produit est par ailleurs classé comme susceptible de nuire à la fertilité et comme pouvant provoquer des atteintes graves aux organes après des expositions répétées ou prolongées.
En revanche, il serait inexact de présenter aujourd’hui le n-hexane comme un cancérogène alimentaire avéré.
La toxicité professionnelle par inhalation est établie. Le niveau de risque associé à l’ingestion répétée de très faibles résidus alimentaires reste, lui, insuffisamment documenté.
Cette différence doit être clairement expliquée.
Pourquoi Apple a-t-il interdit l’hexane dans certains procédés ?
Le n-hexane a également été utilisé dans l’industrie électronique comme nettoyant et dégraissant.
Des intoxications neurologiques ont été rapportées chez des salariés d’usines asiatiques utilisant des solvants dans des espaces insuffisamment ventilés.
En 2014, Apple a interdit l’utilisation intentionnelle du n-hexane et du benzène dans les nettoyants et dégraissants employés lors de l’assemblage final de ses produits.
Apple a ensuite étendu ses restrictions à davantage de procédés de fabrication.
Cette décision concernait la protection des travailleurs exposés aux vapeurs, et non la consommation alimentaire.
Les niveaux et les voies d’exposition ne sont donc pas comparables.
Mais cet exemple montre que lorsqu’une exposition répétée est possible, même une multinationale disposant de moyens techniques importants peut décider de remplacer le produit par des alternatives jugées plus sûres.
« C’est la dose qui fait le poison » : oui, mais la dose ne dit pas tout
La toxicologie repose sur un principe fondamental : le risque dépend de la dose.
Il serait scientifiquement faux de prétendre que la dose ne compte pas.
Mais une dose ne peut pas être interprétée seule.
Le risque dépend également :
de la fréquence d’exposition ;
de sa durée ;
de la voie d’entrée dans l’organisme ;
de l’âge ;
de la grossesse ;
de l’état de santé ;
de la capacité de métabolisation et d’élimination ;
des expositions simultanées à d’autres substances.
Une exposition aiguë très élevée et une exposition quotidienne très faible ne provoquent pas nécessairement les mêmes effets ni selon les mêmes mécanismes.
La toxicologie chronique n’est pas une simple photographie prise au moment d’un repas. C’est un film qui se déroule sur plusieurs mois ou plusieurs années.
Cela ne signifie pas que toute trace d’hexane est automatiquement dangereuse.
Cela signifie que l’absence d’effet immédiatement visible ne suffit pas à démontrer l’innocuité d’une exposition répétée.
Une réglementation fondée sur une évaluation ancienne
L’hexane technique reste autorisé comme solvant d’extraction dans l’Union européenne, sous certaines conditions et avec des limites maximales de résidus selon les catégories d’aliments.
Mais la dernière évaluation complète sur laquelle reposait son acceptabilité datait de 1996.
En 2024, l’Autorité européenne de sécurité des aliments, l’EFSA, a conclu qu’une nouvelle évaluation était nécessaire.
Pourquoi ?
Parce que des informations importantes manquent encore sur :
la composition exacte de l’hexane technique utilisé aujourd’hui ;
ses éventuelles impuretés ;
les quantités réellement employées ;
les aliments concernés ;
les concentrations réellement présentes dans les produits ;
l’exposition alimentaire totale ;
la toxicité chronique ;
la pertinence des limites actuellement autorisées.
La Commission européenne a officiellement demandé cette réévaluation à l’EFSA en mai 2025.
À la fin du mois de juin 2026, l’EFSA collectait toujours des données sur l’hexane dans les aliments et les aliments pour animaux afin de poursuivre son évaluation.
Autrement dit, la substance reste autorisée alors même que l’autorité européenne reconnaît avoir besoin de données supplémentaires pour réexaminer sa sécurité et la pertinence des seuils existants.
Ce n’est pas une preuve qu’un danger alimentaire est établi.
Mais ce n’est certainement pas non plus une raison de clore le débat.
« Sous le seuil », est-ce forcément rassurant ?
Un seuil réglementaire est indispensable. Sans seuil, aucune surveillance ni sanction ne serait possible.
Mais un seuil ne doit pas être transformé en frontière magique entre un monde totalement dangereux et un monde totalement sûr.
Il est établi à partir :
des connaissances disponibles à un moment donné ;
d’études toxicologiques ;
d’hypothèses d’exposition ;
de facteurs de sécurité ;
et parfois de données incomplètes.
Lorsque l’autorité chargée de l’évaluation demande de nouvelles données sur les usages réels, les résidus, les impuretés et la toxicité, cela signifie que le cadre scientifique doit être actualisé.
Le véritable problème n’est donc pas de prétendre qu’une quantité infime entraînera nécessairement une maladie.
Le problème est que nous pouvons être exposés à notre insu à une substance neurotoxique dans certains contextes, sans information sur l’étiquette et avec une évaluation alimentaire aujourd’hui en cours de révision.
L’agriculture biologique interdit-elle l’hexane ?
Pour les huiles végétales et les tourteaux certifiés biologiques, l’extraction à l’aide de solvants chimiques tels que l’hexane n’est pas admise.
Le bio constitue donc un critère intéressant pour réduire la probabilité qu’une huile ait été obtenue par extraction à l’hexane.
Cela ne signifie pas qu’un produit biologique soit exempt de toute contamination environnementale ou accidentelle.
Mais son procédé de fabrication ne doit pas reposer sur cette extraction chimique.
Comment choisir une huile sans extraction à l’hexane ?
Pour limiter cette exposition, privilégiez les mentions qui décrivent clairement le mode d’extraction :
1. Choisir une huile vierge
Une huile vierge est obtenue par des procédés mécaniques ou physiques, sans extraction chimique au solvant.
2. Rechercher la mention « pression à froid »
Elle indique que l’huile a été extraite mécaniquement en maîtrisant la température afin de mieux préserver ses qualités.
3. Privilégier les huiles biologiques
Pour les huiles bio, l’extraction à l’hexane n’est pas autorisée.
4. Limiter les huiles raffinées premier prix
Toutes les huiles raffinées ne contiennent pas nécessairement des résidus mesurables. Mais les produits très bon marché et très standardisés sont davantage susceptibles de provenir de procédés industriels visant un rendement maximal.
5. Interroger directement les marques
Une question simple peut être adressée au fabricant :
« L’huile contenue dans ce produit a-t-elle été extraite avec de l’hexane ou un autre solvant ? »
Une entreprise réellement transparente doit pouvoir répondre clairement.
6. Réduire les produits ultratransformés
Les huiles raffinées sont présentes dans de très nombreux biscuits, plats préparés, sauces, pâtes à tartiner, produits panés et aliments industriels.
Limiter ces produits réduit simultanément l’exposition à de nombreux procédés de transformation.
Faut-il arrêter de consommer toutes les huiles, le beurre ou le lait ?
Non.
L’objectif n’est pas de provoquer une peur alimentaire supplémentaire ni d’accuser indistinctement toutes les marques.
Une campagne de 56 produits ne représente pas l’ensemble du marché.
Les concentrations retrouvées dans les huiles analysées restaient sous la limite réglementaire, et aucun lien de causalité ne permet aujourd’hui d’affirmer que ces traces provoquent une pathologie chez le consommateur.
Mais l’absence de catastrophe démontrée ne justifie ni l’opacité ni l’immobilisme.
Les consommateurs ont le droit de savoir :
quels solvants ont été utilisés ;
dans quelles quantités ;
dans quels produits ;
avec quels résidus ;
et sur quelles données repose leur autorisation.
La vraie question : pourquoi le consommateur doit-il l’apprendre après coup ?
L’hexane est suffisamment préoccupant pour que les travailleurs qui le manipulent soient protégés par des systèmes clos, des ventilations, des équipements spécifiques et des valeurs limites d’exposition.
Il est suffisamment préoccupant pour qu’Apple ait décidé de l’écarter de certains procédés de fabrication.
Il est suffisamment préoccupant pour que l’EFSA ait engagé une réévaluation complète de son utilisation alimentaire.
Pourtant, lorsqu’il sert à produire une huile ou un ingrédient alimentaire, son utilisation reste invisible pour le consommateur.
Voilà le paradoxe.
Nous ne devons ni transformer chaque trace en diagnostic, ni accepter que l’absence d’étiquetage soit confondue avec l’absence d’exposition.
La priorité devrait être claire :
améliorer la transparence ;
mesurer réellement l’exposition de la population ;
actualiser les études toxicologiques ;
renforcer les contrôles ;
développer les alternatives ;
et privilégier, chaque fois que cela est possible, des procédés mécaniques plus simples.
Même à l’état de traces, un solvant issu de la pétrochimie ne devrait pas être banalisé dans notre alimentation uniquement parce qu’il facilite le rendement industriel.
Une alimentation saine ne dépend pas seulement de ce que contient officiellement un produit. Elle dépend aussi de la manière dont il a été fabriqué.
Retrouvez le résumé de cette enquête dans ma publication Instagram et partagez cet article autour de vous : la première étape vers davantage de transparence reste l’information.
Votre corps mérite le meilleur
Sonia Nutrition
Sources principales
Autorité européenne de sécurité des aliments, EFSA : réévaluation de l’hexane technique utilisé comme solvant d’extraction alimentaire.
Directive européenne 2009/32/CE relative aux solvants d’extraction utilisés dans la fabrication des denrées alimentaires.
Institut national de recherche et de sécurité, INRS : fiche toxicologique du n-hexane, mise à jour en juin 2025.
Ministère français de l’Agriculture : réglementation des auxiliaires technologiques.
Greenpeace France : rapport « Nos aliments contaminés à l’hexane » et résultats détaillés des 56 produits analysés, 2025.
Apple : spécifications relatives aux substances réglementées et restrictions du n-hexane dans les procédés d’assemblage.
Les points les plus sensibles sont correctement cadrés : l’INRS documente la neuropathie périphérique lors d’expositions répétées et classe le n-hexane comme très inflammable, susceptible de nuire à la fertilité et dangereux pour les organes en cas d’exposition prolongée. En revanche, ses données ne permettent pas de présenter le cancer chez l’être humain comme un effet démontré.
La campagne de Greenpeace a bien porté sur 56 produits, dont 36 positifs. Les huiles testées contenaient environ 0,04 à 0,08 mg/kg, sous la limite de 1 mg/kg, tandis que des résidus ont aussi été mesurés dans plusieurs beurres, laits, laits infantiles et un échantillon de poulet. Les tourteaux analysés contenaient des teneurs nettement supérieures, mais cela ne prouve pas à lui seul que tous les résidus des produits animaux proviennent de leur alimentation. (Greenpeace France)
L’EFSA confirme que la dernière évaluation de référence remontait à 1996, qu’une réévaluation a été demandée en mai 2025 et que les données sur la composition du solvant, ses impuretés, les usages réels, les résidus et la toxicité doivent être actualisées. Au 29 juin 2026, la collecte de données restait en cours, avec une échéance au 30 juin 2026. (European Food Safety Authority)
Apple indique officiellement avoir interdit en 2014 le benzène, le n-hexane et certains solvants chlorés dans les nettoyants et dégraissants de ses opérations d’assemblage final. (Apple)
